Bien sûr, une entreprise doit être rentable. C'est une évidence. Sans rentabilité, pas de pérennité, pas d'investissement, pas d'emplois durables. Mais à partir de quand la recherche de performance commence-t-elle à fragiliser ce qui la rend possible : les femmes et les hommes qui contribuent à la créer ?
Cette expérience m'a ramené à plusieurs lectures et réflexions qui nourrissent depuis longtemps ma pratique de coach et d'accompagnateur des organisations... Le travail, entre accomplissement et souffrance ???
Christophe Dejours, spécialiste de la psychodynamique du travail, nous rappelle que le travail est bien plus qu'une source de revenus. Il participe à notre identité, à notre estime de soi, à notre besoin de contribuer et d'être reconnus. Le travail peut être un formidable espace d'accomplissement personnel et collectif. Mais ce même travail peut aussi devenir source de souffrance lorsque les conditions ne permettent plus de bien faire son métier, lorsque la reconnaissance disparaît ou lorsque les exigences deviennent contradictoires.
Dominique Méda nous invite, quant à elle, à questionner la place presque sacrée que nous avons accordée au travail dans nos sociétés. Pourquoi notre valeur personnelle devrait-elle dépendre autant de notre réussite professionnelle ?
Et François Vatin nous rappelle que la valeur du travail ne se limite pas à sa rémunération ou à sa productivité. Elle réside aussi dans sa contribution et dans la reconnaissance de son utilité.
Sommes-nous en train de transformer nos collaborateurs en bonsaïs ?
J'ai récemment découvert les travaux de Stéphane Haefliger et son ouvrage "Le syndrome du Bonsaï" (merci Pierre Lucas)
La métaphore est puissante. Un bonsaï est un arbre vivant, capable de grandir, mais dont la croissance est continuellement contenue.
N'est-ce pas parfois ce que nous faisons dans nos organisations ?
Nous demandons aux personnes d'être autonomes, créatives, engagées, responsables… tout en multipliant les contraintes, les contrôles, les procédures et les objectifs.
À force de devoir s'adapter, certains collaborateurs finissent par apprendre davantage à survivre dans le système qu'à y déployer leurs talents.
Et si nous confondions parfois adaptation et épanouissement ?
Et si la performance devenait notre plus grande fragilité ?
C'est ici que les travaux d'Olivier Hamant , biologiste et penseur de la robustesse, prennent tout leur sens. Olivier nous montre que le vivant ne cherche pas systématiquement à être optimal. Il conserve des marges de manœuvre, des redondances, de la diversité, parfois même une forme d'inefficacité apparente. C'est précisément ce qui lui permet de traverser les fluctuations et de durer.
Dans nos entreprises, nous faisons parfois l'inverse. Nous optimisons tout : les effectifs, les processus, les budgets, les agendas, les ressources.
Jusqu'à supprimer les marges qui nous permettraient de faire face à l'imprévu...et parfois jusqu'au craquage.
À force de vouloir être toujours plus performants, ne risquons-nous pas de devenir de moins en moins robustes ? La rentabilité : une finalité ou un moyen ?
Cette question me rappelle un livre que je vous recommande vivement : L'entreprise, une affaire de cœur, d'Hubert Joly, ancien PDG de Best Buy, passé notamment par McKinsey et Vivendi Universal. Hubert Joly défend une conviction essentielle : la rentabilité n'est pas la finalité de l'entreprise, mais un moyen au service d'une raison d'être plus large.
Cette perspective me parle profondément :
Et si nous inversions notre manière de voir les choses ? Et si l'entreprise n'était pas uniquement un système auquel les humains doivent s'adapter pour produire toujours davantage ? Et si elle pouvait aussi devenir un espace dans lequel chacun contribue, développe ses talents, trouve du sens et participe à une œuvre collective ?
Il ne s'agit pas de nier les réalités économiques. Il s'agit de remettre l'économie au service d'un projet humain, sans opposer naïvement les deux.
Et demain, quelle place pour l'humain face à l'intelligence artificielle ?
Cette interrogation devient encore plus importante avec l'accélération de l'intelligence artificielle. Nous assistons à des annonces de restructurations et de licenciements massifs dans de grandes entreprises. L'IA promet des gains de productivité considérables. Mais pour quoi faire ?
Pour permettre aux collaborateurs de consacrer davantage d'énergie à la créativité, à la coopération, à la relation, à l'innovation et au développement de l'entreprise ? Ou principalement pour réduire encore les coûts et remplacer progressivement le travail humain ?
Je ne crois pas que cette question soit uniquement technologique. C'est d'abord une question de choix de société, de gouvernance et de leadership. Faire du travail un espace de développement plutôt que d'épuisement
Depuis plus de dix ans, dans mes activités de coaching, de formation et d'accompagnement des équipes dirigeantes, je rencontre des personnes profondément engagées dans leur travail.
Des dirigeants qui veulent bien faire. Des DRH qui tentent de concilier des impératifs parfois contradictoires. Des managers pris entre les attentes de leur direction et les réalités de leurs équipes.
Et des collaborateurs qui souhaitent simplement pouvoir contribuer, être reconnus et continuer à grandir.
Ces rencontres nourrissent notre réflexion chez Gen7 Academy autour de la robustesse régénérative.
Notre conviction est qu'il ne suffit plus de demander aux personnes d'être résilientes, agiles ou performantes. Nous devons aussi interroger les conditions organisationnelles qui leur permettent de le rester dans la durée.
Préserver les marges de manœuvre. Favoriser la coopération. Reconnaître les contributions. Accompagner les transitions. Permettre aux personnes et aux collectifs de renouveler leurs ressources.
Il ne s'agit pas de travailler moins bien, ni de renoncer à la performance. Il s'agit de créer les conditions pour travailler mieux, durablement, sans s'y perdre.
En ces temps de transformations profondes, une question me semble plus que jamais essentielle :
Le travail sera-t-il demain principalement une contrainte à supporter, ou pourra-t-il redevenir un espace de sens, de contribution et de déploiement personnel ?
Et surtout, que sommes-nous prêts à changer, individuellement et collectivement, pour que cette deuxième possibilité devienne réalité ?
Laurent Kahn
Director GEN7 Academy - Coach PCC ICF – Senior Coach, Formateur, superviseur et accompagnateur des transformations humaines et organisationnelles
Sources, lectures et bons plans pour approfondir…
- 9-10/11 : Master Burnout Coach - Les fondamentaux - La pratique du coaching en lien avec la problématique du burnout
- Nos amis de băo academy et Htag by Références vous propose une conférence intercaive le 6/11 "Masterclass expérientielle — Stéphane Haefliger : Du bonsaï au baobab..Invitation à entrer en résistance face aux souffrances au travail"
- Les propositions de Gen7 Academy pour retrouver du sens
- Ecouter Hubert Joly
- Podcast France Inter
- Christophe Dejours — Travail vivant, tomes 1 et 2, Payot, 2009.
- Dominique Méda — Le Travail. Une valeur en voie de disparition ?, Aubier, 1995.
- François Vatin — Le Travail et ses valeurs, Albin Michel, 2008.
- Stéphane Haefliger — Le syndrome du « Bonsaï ». Santé mentale et résistance au sein des organisations, Éditions EMS, 2026.
- Olivier Hamant — La Troisième Voie du vivant, Odile Jacob, 2022.
- Hubert Joly — L'entreprise, une affaire de cœur (The Heart of Business).
- France Culture — LSD, la série documentaire : Le travail, une valeur en question ?, documentaire de Stéphane Bonnefoy et Anne Perez.